Yoga et Concentration
Article dans le Luxembourg Wort du 14 septembre 2007
Nous assistons depuis quelques années à un essor du Yoga se propageant dans toutes les sphères de la société, des plus populaires aux plus fortunées, et il est devenu aujourd’hui familier de lire des articles et des informations dans l’ensemble des media, toutes tendances confondues.
Le yoga y est généralement présenté comme une discipline de détente et de réduction du stress par deux de ses aspects les plus répandus, les exercices corporels et le contrôle respiratoire, mais ce serait une erreur de considérer que cette véritable science née en Inde voici plusieurs millénaires se résumerait à ces deux seules approches.
Un des grands codificateurs du Yoga, Patanjali, philosophe parfois décrit comme le fondateur du yoga moderne et qui aurait vécu selon les historiens entre 250 av J.C et 400 après J.C donnait dans son célèbre traité des Yogasûtras une définition restée validée jusqu’à aujourd’hui : « Le yoga est la cessation des perturbations mentales »
Vaste programme s’il en est, affirmant l’existence d’un état qualifié traditionnellement de normal dans lequel l’individu ne subissant plus les désagréments provoqués par ses pensées perçoit alors un état de tranquillité et de bonheur. Le même Patanjali donnait ainsi la priorité à ce qu’il nommait le samyama, un ensemble de trois types d’exercices que sont dharana, la concentration, dhyana, la contemplation et samadhi, la liaison.
Nous savons hélas trop bien que le mode de vie réclame aujourd’hui de plus en plus de concentration tout en générant de plus en plus de tensions la rendant très difficile! C’est là un des paradoxes sécrétés par la modernité faisant de nos vies quotidiennes si délicates à gérer …
Mais qu’est donc cette fameuse concentration?
Elle se définit comme l’aptitude à maintenir sa pensée stabilisée sur un point défini, celui-ci pouvant être un objet ou un concept; autrement dit de maintenir sa pensée dans la même direction, sans se laisser entraîner par toutes sortes d’idées sans rapport avec l’objet de concentration.
Les études menées à la fois dans les écoles traditionnelles de yoga depuis des siècles et plus récemment dans des centres de recherche scientifiques convergent : la concentration apaise et réduit le stress.
S’il n’est plus nécessaire aujourd’hui de prouver que les exercices physiques du yoga détendent le corps, le fait que l’exercice mental de concentration détende quant à lui la pensée est en train de devenir lentement une évidence.
Comment cela fonctionne t-il ?
Le yoga qui a expérimenté ces exercices depuis des siècles en a décrit très précisément le procédé. Il met tout d’abord en avant la nécessité de mener une vie mentale la plus saine possible, en évitant d’entretenir des comportements non éthiques perturbateurs et aussi de tenter de mener une vie proche de nos besoins véritables en évitant de créer des situations conflictuelles ou par trop contradictoires. Ces seules modifications réduisent en bonne partie nos tendances à entretenir des idées noires ou à nous inquiéter inutilement.
L’autre partie va alors consister à « travailler sur le mental ».
Une pensée dispersée génère de la fatigue mentale. Une pensée concentrée amène apaisement et efficacité mentale.
Les exercices proposés utilisent dans un premier temps des supports simples, comme le fait de maintenir son regard tranquille sur la flamme d’une chandelle ou encore son écoute sur un son naturel et stable comme par exemple celui d’un torrent …
La phase suivante consiste à placer son attention non plus sur des supports extérieurs, mais intérieurs (le cillement des paupières, les battements cardiaques, le rythme respiratoire …)
Vient ensuite une phase plus difficile consistant à rester paisible tout en évoquant des sentiments, puis des émotions. Cette partie là requiert déjà un bon entraînement pour rester silencieux et sensible à la fois. Elle est importante car elle entraîne lentement des modifications de nos réponses intérieures face à des événements extérieurs qui jusqu’alors nous emportaient dans un dédale de forces contradictoires et de conflits sans réponses. La dernière phase pratique et relativement compréhensible va s’occuper principalement de regarder les pensées défiler en demeurant simplement témoin de ce défilement…
Finalement, le yoga va proposer de stabiliser sa pensée sur des phénomènes que nous avons peu l’habitude de considérer tels que la nature même de notre vie, ou le sens véritable de l’amour…
Pourquoi cette « progression » ?
La réponse est là encore très simple, même si elle demeure difficile à réaliser.
En entraînant lentement notre faculté d’observer les fonctionnements de l’individu et du monde, ce qui surgit est une sorte d’état de tranquillité ne dépendant plus ou en tout cas beaucoup moins de ces fonctionnements.
Le yoga affirme que cet état génère à la fois un sentiment de compassion pour l’ensemble de la vie et aussi une force de créativité insoupçonnée facilitant la résolution des nombreuses questions que nous avons à résoudre dans nos vies quotidiennes.
Il serait vain de croire que c’est là une panacée pour mener une existence sans problèmes. Le yoga ne propose pas de remèdes miracles; il n’entretient pas davantage des idées ou des concepts pour les rêveurs en manque de solution.
Il propose une méthode d’investigation sérieuse, sans fioritures ni croyances, ni a priori dans laquelle l’individu va différencier ce qui est vrai de ce qui est falsifié, et apprendre lentement à accompagner sa vie d’un regard ouvert et disponible sur lui-même, son environnement proche et le monde en général. Il est une invitation à être pleinement responsable et à progressivement agir pour le bien du plus grand nombre.
La concentration trouve là sa limite et ouvre sur les deux autres domaines du samyama évoqués plus haut.
André Riehl
